Ecoute les peintures.

« Je ne sculpte pas l’oiseau, je sculpte l’envol. » Brancusi.

Comment décrire un tableau à quelqu’un qui ne le voit pas ? Comment lui en faire saisir la patte, le mouvement ? Comment le visuel peut-il se traduire ?

L’accès des non-voyants et des malentendants à la vie culturelle n’est pas un thème nouveau. Les espaces culturels s’équipent de nombreux dispositifs pour offrir des facilités d’accès aux collections : étiquettes et brochures en braille, adaptations en LSF (Langue des Signes Française), reproductions en résine, audiodescriptions. Mais comment ces passerelles sonores et sensitives peuvent-elles faire advenir le visible ? Comment restituer images, formes, couleurs, émotions ? Est-il nécessaire de regarder pour voir ?

L’œil, l’oreille, la peau, le nez et la langue sont les organes sensoriels qui apportent au cerveau les informations sur le monde environnant. Ainsi certains musées proposent des visites tactiles qui autorisent les non-voyants à toucher les collections. Les négociations avec les conservateurs ont écarté des ouvrages trop fragiles comme les marbres ou les plâtres pour y préférer des bronzes. En effet, l’état de conservation et la sécurité de certaines œuvres exposées ne tolèrent ni palpation ni effleurement. Toutefois, il est dorénavant possible de toucher les collections ! Et écouter des peintures ?

Bien que le septième art soit en retard, les chaînes de télévision de la TNT proposent en moyenne un programme par jour en audiodescription. Les aménagements ou réaménagements muséographiques en ont fait une priorité et multiplient les systèmes d’audio-guides ou les descriptions complètes des œuvres. Cependant est-il possible, quand on ne voit pas, de comprendre le principe du clair-obscur, de percevoir les couches et perspectives, ou encore d’éprouver l’émotion d’un ciel tourbillonnant de Van Gogh ? Comment les mots sont-ils capables de « faire image » ? Véritable art de conter, la description orale ne se contente pas des caractères visuels explicites mais doit essayer de transmettre l’humeur et l’émotion. Le conteur de tableaux assemble descriptions, métaphores, histoire, sensations, impressions. Il réunit savoir et émotion. Il est un passeur.

Petit à petit, l’audiodescripteur cueille ses mots et plonge le spectateur dans l’espace pictural du tableau, éclairant tour à tour ses espaces. D’abord la taille, la matière, puis l’objet, personnages, paysages, trajectoires, lignes, profondeurs, sans oublier les couleurs, associées par les aveugles aux sentiments et aux émotions. Où mène ce dialogue silencieux entre celui qui raconte l’œuvre et le non-voyant qui la reçoit, l’écoute et l’imagine ? Comment le bleu calme, profond et subtil de Klein se révèle-t-il dans son nuancier intérieur ? Pour le déficient visuel, il ne s’agit pas d’un dévoilement, mais d’une re-création attentive et minutieuse.

Le Museum of Modern Art (MoMA) de New York propose 32 Visual Descriptions (en anglais) en écoute libre sur son site parmi lesquelles les Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso ou Broadway Boogie Woogie de Piet Mondrian. Il est intéressant d’y tester son potentiel imageant, se livrer à une écoute attentive pour traduire les signes en traits, restituer les contours et consistances. Devant un tableau, ne nous racontons-nous pas tous une histoire, chacun la sienne ? Quelles sont les expériences des personnes aveugles ? L’Atelier de la création sur France Culture a consacré une émission au regard de ces inventeurs d’invisible.

À bon entendeur !

Juliette Hurel

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