Les procédés immersifs dans les musées

Dans les musées, que cela soit par la projection d’un film sur grand écran, un décor étudié ou des sons recréant une ambiance d’époque, bon nombre de dispositifs sont élaborés pour susciter chez le visiteur un sentiment d’oubli du temps et du lieu où il se trouve et le plonger dans l’univers qu’il visite.

Un défi qui est de plus en plus et de mieux en mieux assuré par les nouvelles technologies numériques. Les dispositifs employés entrent dans la catégorie de l’immersion. Celle-ci laisse le visiteur ressentir une oeuvre, s’en imprégner, s’informer à des degrés divers. Cap sur les différents procédés immersifs qui existent ou ont existé en France et explications par Christophe Courtin, chargé des dispositifs multimédias du Château des Ducs de Bretagne, à Nantes. Poser sa propre main sur la trace de celle d’un homme préhistorique.

Une audace permise par le “multitouch” du musée Nestploria, dans les Hautes Pyrénées. Au contact de la main, une “table interactive multiutilisateurs” dévoile sous forme de panneaux explicatifs, les secrets des grottes et de leurs vestiges. Une médiation au degré immersif furtif mais présent par le toucher, l’émotionnel et le jeu.


Le visiteur ne s’intègre pas complètement à l’œuvre regardée, mais le procédé lui permet de choisir ce qu’il veut apprendre et d’être acteur à part entière dans sa visite.

L’œuvre interactive de Petros Vrellis, réalisée grâce au logiciel openframeworks, plonge un peu plus le visiteur dans ce qu’il observe. Elle lui permet de faire vivre le tableau de Van GoghLa Nuit étoilée”.

Du bout des doigts ou du plat de la main, il devient possible de recréer la peinture à son gré, d’en suivre ou d’en modifier les courbes, les mouvements, les effets, pour la comprendre ou se l’approprier. Toucher, vue, esprit créatif sont sollicités pour sensibiliser le visiteur à ce qu’il observe.

Lors d’une nocturne au musée national Jean-Jacques Henner, les visiteurs ont pu, quant à eux, créer leurs propres tableaux. Un “orgue à nymphes” leur a permis de placer des personnages dans un paysage vierge. Une immersion qui tient à la volonté de rapprocher le visiteur du travail de l’artiste avec lequel il joue. Le public est ainsi invité à comprendre la démarche de Jean-Jacques Henner, qui n’a jamais cessé de rechercher la composition parfaite. L’artiste le disait lui-même : “On n’imagine pas combien il est difficile d’arranger un bout de paysage autour d’une figure.“ En 2011, le musée avait aussi créé la surprise en organisant une autre nocturne qui proposait cette fois de faire bouger l’œuvre. Cette expérience a été possible grâce à la Kinect.

Au Château de Vincennes, l’immersion dans le cabinet de travail de Charles V est totale. Deux caméras, l’une filmant l’utilisateur, l’autre la salle, ont permis de déambuler dans la pièce, entièrement réaménagée en images numériques selon son aspect d’époque.

Ce panorama français ne serait pas complet s’il ne parlait pas de certains grands travaux de recherche entrepris par les musées. Le Louvre, en partenariat avec l’entreprise japonaise DNP, a créé le Museum Lab. C’est un projet qui prévoit qui consiste en une série de présentations originales deux fois par an pendant trois ans. Ceci est rendu possible grâce aux nouvelles technologies de l’information et de l’image. Huit présentations ont déjà été expérimentées. La dernière en date s’intéresse à la peinture espagnole, notamment à travers des œuvres de Goya. Le Château de Versailles, dans le cadre du Grand Versailles Numérique, cherche aussi à rendre la visite plus interactive.

De nombreux événements sont organisés afin de parler du futur des musées grâce au numérique (immersion, applications mobiles, réalité augmentée…). Parmi eux, les rencontres nationales culture et innovation, qui en étaient en 2012 à leur 3ème édition et qui ont rassemblé 300 professionnels.

Il faut reconnaître la récente volonté du gouvernement français, à travers le Ministère de la Culture et de la Communication, de promouvoir les technologies innovantes dans le patrimoine culturel. C’est ainsi que grâce à son « Appel à projets 2012 Services numériques culturels innovants », ce dernier a choisi 60 projets pour « développer de nouveaux usages numériques culturels ». Il est ainsi très probable que les procédés immersifs le deviendront de plus en plus dans les prochaines années.

Interview Christophe Courtin

Au musée du château de Nantes, la scénographie sert autant à plonger le visiteur au cœur de ce qu’il observe et apprend, que les nouvelles technologies. Depuis sa réouverture en 2007, Christophe Courtin est responsable du secteur des nouvelles technologies.

Comment distinguer l’immersion des autres procédés technologiques de médiation ? Doit-il y avoir une approche physique ?

On peut donner des définitions de l’immersion, mais elles sont pleines d’exceptions. On pourrait en développer une à partir des sens : plus les sens seraient nombreux à être sollicités, plus on aurait d’immersion. Il y a également le côté spatial : on peut diffuser sur grand écran et sur plusieurs axes, quel que soit le sens touché. On sent plus de présence quand on est entouré par l’image et le son par exemple.

On pourrait parler aussi de l’interactivité. Elle peut renforcer l’immersion. L’interactivité prend la forme de capteurs de présence par exemple. Des actions du visiteur vont déclencher des effets sur le système de diffusion. L’interaction passe aussi par un joystick par exemple. Mais aujourd’hui on cherche à la gommer, pour faire en sorte que la surprise apparaisse au moment où le visiteur se déplace, sans qu’il le décide. Là, on va renforcer des sensations d’immersion.

Il y a également l’idée de privation des repères. Quand il entre dans une salle obscure ou isolée phoniquement, un visiteur devient plus perméable au message qu’on lui délivre.

L’immersion ferait oublier au visiteur ce qu’il a autour de lui ?

Oui, il y a une déconnexion du réel. C’est pour ça que ce n’est pas de la réalité augmentée. Ca ne rejoint pas les mêmes objectifs, ne répond pas aux mêmes questions. Je pense qu’il y a une coupure d’un univers réel.

Les visiteurs sont-ils demandeurs de procédés technologiques ?

Selon les publics, les usages de la médiation sont différents. Dans le cas du château, il y a un savant équilibre entre des œuvres traditionnelles et des technologies avancées. On est très fiers que des personnes âgées (qui n’ont pas d’ordinateur chez elles) s’asseyent devant une borne et en regardent l’intégralité. En revanche, des jeunes entre 12 et 30 ans vont trouver que ça se traîne, ne liront pas le texte, mais vont s’éclater devant la 3D temps réel. Il faut savoir s’adresser à tous les publics, ayant différents niveaux de connaissance de l’histoire. On varie et on multiplie les angles d’approche.

Comment faire en sorte que l’immersion n’éloigne pas le visiteur de l’objet ?

Là encore, c’est un problème d’équilibre. La technologie doit se faire oublier. Si la médiation prend toute la place, les visiteurs ne regarderont pas.

Aujourd’hui, que recherche-t-on ? Une attraction ? Un outil pédagogique ?

Cela dépend des objectifs des sites. A Nantes, le musée raconte l’histoire de la ville. Dans ce but, on s’est demandé quel était le meilleur moyen de donner l’information en fonction des thèmes et des salles. On n’est pas sur la sensation au sens des parcs d’attraction mais au sens où l’on fait baigner le visiteur dans un univers. Le but est autant pédagogique que du domaine du ressenti, du plaisir de visiter. Le choix de la technologie est fonction de ce que l’on a à raconter. On dose le nombre de technologies.

On ne retient pas plus de notions selon qu’on lit un panneau ou qu’on regarde un film, cela dépend de chacun. Ce qui change avec l’immersion, c’est l’expérience du visiteur. Il y a deux types d’attitudes : soit on vient pour recevoir, soit on vient pour chercher. Dans chacun des cas c’est différent. Quelqu’un qui vient pour recevoir, pour consommer, va tirer plus de satisfaction avec un dispositif immersif.“

A quelles technologies les dispositifs d’immersion font-ils appel ? Quelles sont leurs limites ?

Dans le cas de “Nantes en 1757“, par exemple, la technologie est la même que celle des jeux vidéos. On a réalisé une reconstitution de Nantes en 1757, avec un vrai travail documentaire de reprise du plan Cacault. Sur ces écrans, les visiteurs peuvent observer la ville telle qu’elle était en 1757. Le gris utilisé sur le plan à l’écran, pour représenter les bâtiments, est à peu près le même que celui du plan original, tandis que la Loire et les parcs sont en rose, de la même couleur que les murs de la salle. Cela compte. On est dans l’immersion car notre visiteur est acteur. On le plonge dans un univers.

Il n’y a pas de marché suffisant pour que les programmes de recherche de développement des entreprises ne fassent que de la muséologie dans le domaine des nouvelles technologies. Une des particularités de ce secteur, c’est que les solutions toutes abouties n’existent pas. Il faut toujours faire du sur-mesure et c’est toujours une agrégation de technologies que l’on coordonne pour raconter ce que l’on va raconter.

Et cela peut évoluer. Avec “Nantes en 1757,“ au bout d’un an, on a fait des petits cercles au sol, à l’écran qui montrent, par comparaison, ce que l’on voit maintenant. Car les visiteurs ne s’y retrouvaient pas.

Il y a aussi énormément de travail historique car on a une exigence scientifique. Pour piloter la réalisation de nos dispositifs multimédias, vidéos etc., il faut être en accord avec les équipes de restauration et en relation directe avec les équipes de conservation qui ont régulièrement besoin de raconter un sujet. Dès qu’il y a une demande, on s’interroge sur les dispositifs.

Encore une fois, tous les moyens sont bons pour raconter l’histoire que l’on veut raconter, mais certains sont plus chers que d’autres. Ensuite, c’est un équilibre à trouver, il faut faire des choix avec les équipes de conservation.

Aussi, on peut apporter des données enrichies à un visiteur, notamment en captant ses mouvements, avec des caméras, pour qu’il puisse interagir avec ce qui est projeté. Mais ce type de procédé est possible pour une seule personne. Quand il y en a vingt ou trente, c’est plus compliqué.“

Lucie Aubin & Mélanie Mangold

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