Festival Scopitone : Une décennie d’art numérique. Et après ?

 

Depuis sa première édition en 2002, le festival Scopitone est devenu un point de rencontre de référence entre les artistes et les industries créatives. Outre la découverte de musiques électroniques, c’est aussi chaque année, un rendez-vous incontournable pour faire vivre à un large public de nouvelles expériences numériques dans plusieurs lieux de la métropole nantaise. A l’heure du tout numérique, dans un monde technologique presque frénétique, comment dompter, apprivoiser et innover de nouveaux dispositifs, dans cet océan numérique ? Nous avons rencontré Cédric Huchet, en charge de programmation des arts numériques et multimédia du festival Scopitone, qui nous raconte dix années d’expériences numériques.

Comment décririez-vous le festival Scopitone?

Le festival Scopitone est sous-titré : Cultures électroniques et Arts numériques. Il faut y voir un focus que propose le festival sur ces vastes champs. Les cultures électroniques, parce que bien au delà de la musique, les artistes (souvent issus de cette discipline) ont défriché, expérimenté, inventé autour de (et avec) leur inspiration et expression musicale. Depuis quelques années, ces courants font plus référence à une notion culturelle, plus large, plus ouverte, plus transversale. Nous parlons d’arts numériques, parce que nous n’avons sans doute pas trouvé de meilleure définition à ce jour, pour évoquer un champ qui a de moins en moins de frontières, d’étiquettes, de cadres ou de définitions académiques. Ce champ concernera donc les arts vivants (spectacles, concerts, live AV, performances), les installations, et toutes formes hybrides permises par les technologies numériques. La dimension électronique englobe également des œuvres dont le défi high-tech n’est pas primordial, voire totalement absent (le côté low technologie, les formes plus organiques, les technologies d’un autre temps sont aussi de formidables champs qui ne sont de fait pas exclus).

 D’où et de qui a émergé cette idée de mariage des disciplines ?

 Historiquement, le festival est né de la rencontre des musiques électroniques, arts visuels et ce qui s’appelaient couramment les NTIC. Le festival avait sur sa première édition en 2002 orienté sa ligne éditoriale vers des concerts, performances et sets électro dont l’essence résidait en un singulier mariage de la musique, de la vidéo, et parfois de quelques technologies relevant du défi pour l’époque. Si Scopitone affichait ses premières orientations, c’est plus le constat à l’époque de ces mêmes artistes qui exploraient ces nouvelles formes d’une part, et d’autre part l’apparition croissante et de plus en plus pertinente de la vidéo ou de scénographie particulière lors de sets électros (compensant notamment un aspect assez « pauvre » de la scène sur laquelle se produisaient les Dj’s).

Vous avez fêté les 10 ans du festival l’année dernière, avez-vous mis en place un dispositif particulier pour cet anniversaire ?

 C’est l’éternel jeu des intervalles et des piquets : Nous étions dans la 10ème année du festival en 2012. En fait, à sa 1ère édition, un festival à 0 an, pourtant on compte bien le chiffre 1 à partir de sa naissance… Je fais, parallèlement à cela, abstraction de l’édition malheureuse de 2003, annulée quelques jours avant l’ouverture au public. Donc pour nous, la 10ème édition était en 2011, conjointe à l’ouverture de Stereolux, ce qui constituait pour nous un événement notoire. Que ce soit pour l’année 2011 ou 2012 (un an jour pour jour après l’ouverture de Stereolux), le festival avait un nouveau visage : lieux, contexte, carrefour ou centre névralgique de la manifestation, et sans doute programmation plus exigeante. Le contexte de Stereolux nous imposait d’être vigilant sur le fait de mener à bien et correctement le festival. Mais les retours des artistes et du public tout d’abord, des médias et professionnels ensuite, (ajouté à un taux de remplissage presque à 100% des capacités) nous ont permis de croire que nous avions vécu les deux meilleures éditions (en plus de celle de 2007 qui donna un nouveau visage au festival).

Si on fait une rétrospective, de quel manière le festival a-t-il évolué en terme d’arts numériques ?

 Il faudrait reprendre les éditions les unes après les autres… Globalement, d’une première édition (une soirée uniquement, et un espace d’exposition anecdotique) aux quatre éditions suivantes (qui souffraient d’une dichotomie entre la musique et « le reste des disciplines présentées »), c’est finalement l’édition 2007 et les suivantes qui ont forgé le visage que l’on connaît aujourd’hui du festival. Plusieurs lieux et sites, des espaces tantôt singuliers, tantôt inattendus, des formes artistiques dédiées à ces espaces, beaucoup de croisements en un même temps et un même espace de différentes formes et différents publics. En terme d’impact, de surprise, et de fréquentation, les expositions ou les performances n’ont plus à rougir devant les nuits électro (même si ces moments, partie intégrante du festival, pourront toujours plus facilement déplacer les foules).

Avec l’arrivée massive des TIC, et la transformation des pratiques, comment arrivez-vous à vous organiser dans cette frénésie numérique ?

 On pourrait se poser la même question avec la musique, rendue encore plus accessible par le web. Globalement et paradoxalement, les choses n’en sont que plus intéressantes. Plus diversifiées, plus riches, plus inventives…. Cela nous rend tous (artistes, lieux culturels et publics) plus exigeants. Le web est un outil redoutable pour cela, et qui étonnamment, ne remplacera jamais complètement l’humain. C’est comme dans toutes les disciplines, il faut écouter, voir, sentir, anticiper, imaginer…

Comment se répercutent-elles dans votre travail et dans le festival ?

 Les Arts numériques sont influencés par les évolutions numériques, mais aussi par les évolutions sociétales, économiques… Et ils s’intéressent à tout : l’architecture, le jeu, la science, la guerre, l’écologie, le social… la liste est longue. Le festival a eu tendance à montrer des projets récents. Outre la volonté d’installer la manifestation comme un RDV important dans la saison, il s’agissait aussi d’être à l’affût des ces nouvelles créations, et de contourner l’exercice périlleux (et rarement réussi) de la thématique éditoriale. Mais, à regarder de plus près, vous verrez que, après quelques éditions privilégiant sans doute l’entrée technologique et interactive, le festival se penche davantage sur les démarches artistiques, et que nombre de propositions font sens, voire se répondent, dans cette approche de la création.

Selon vous, qu’est ce qui attire le plus le public : les cultures électroniques ou les arts numériques ?

 Si l’on raisonne en terme de nombre sur un moment donné, soyons honnêtes : les soirées électroniques mobilisent vite les foules. Mais une exposition, par exemple, n’est rarement montrée qu’une fois. Et sur la durée (cinq jours pour le festival, plusieurs semaines sur les exposition menées à Stereolux en saison), les fréquentations deviennent impressionnantes. A titre d’exemple, sur la dernière édition de Scopitone, les soirées électroniques représentaient un peu moins de 10 000 personnes. Les soirées de concerts, performances, lives audiovisuels ainsi que les expos (ouvertes également le soir à l’occasion de ces soirées) représentent plus de 15 000 personnes, la tendance n’est donc plus ce qu’elle était (même si ce chiffre n’est à considérer que dans son contexte de temporalité différente).

Au cours des 10 dernières années, quels dispositifs ont été les plus marquants et ont attiré le plus de spectateurs ? Et les plus difficiles à mettre en place ?

 Si on tente de n’en retenir que quelques uns :

– Performance / installation de AntiVJ au Château des ducs de Bretagne : deux soirs, 11 000 spectateurs. C’était une création dédiée, avec des conditions techniques et de temps très compliquées, et sans filet (compte tenu de l’attente très forte sur un patrimoine de cette envergure).

– Les scénographies des friches électro (Friches Alstom) sur les deux dernières éditions : à l’échelle du lieu qui est déjà magique, il est difficile de faire dans la demi-mesure. Mais au regard des budgets et du temps imparti, on a toujours eu quelques frustrations sur ce sujet, même si la dernière édition était incontestablement la plus réussie.

– Etienne de Crecy avec la box des 1024 : sous les Nefs (et l’année suivante, la boom box, toujours de 1024, avec cette fois Agoria et Oxia). Les artistes ont plusieurs fois (pendant la longue tournée de Etienne de Crecy qui a suivi) précisé qu’aucun lieu n’avait été aussi magique. Nous n’y sommes pas pour grand chose, les Nefs sont un lieu incroyable!      Toujours monté dans un temps record là aussi (car l’éléphant ne peut s’arrêter plus d’une journée), avec des projets nécessitant un réglage au millimètre… mais qui ont ravi environ 5 000 spectateurs à chaque fois.

 – Et puisque la fréquentation n’est pas obligatoirement le critère de qualité, citons l’installation / performance de Cinétose dans la salle micro (Scopitone 2012), pour cent spectateurs simultanément. Une performance cybernétique, chorégraphie robotique à vivre comme une réelle expérience. Mais le défi technique était à la hauteur : presque une semaine de montage, une structure, ponts et moteurs pouvant porter dix tonnes au-dessus des spectateurs, répondant à une législation draconienne en Europe sur les charges dynamiques (mouvements de décors au-dessus du public). Aucun regret, bien au contraire !

Propos recueillis par Léa MORILLON et Klervi DROUGLAZET

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