Le cinéma 3D, un vieil ami

Je vais vous raconter une histoire (avez vous déjà lu introduction plus fracassante?… Oui? Tant pis, je continue): Il y a trois ou quatre ans, au moment où le cinéma dit «3D» a vraiment commencé à devenir habituel, je n’y avais jamais vraiment prêté attention, et c’est en discutant avec quelques personnes diverses que je me suis enfin décidé à aller en voir un.

A ce moment, je me suis dit que, quand même, vu l’enthousiasme des gens en questions, la 3D, ça devait vraiment envoyer du poney, si je puis m’exprimer ainsi (je vous dis ça par pure politesse, en fait, votre avis m’indiffère, lecteur). C’était nouveau, incroyable, on avait jamais vu ça avant, etc. Alors je suis allé voir un film en 3D au hasard. Quel était ce film, déjà? Ah, oui! Piranha 3D… Le genre de film, vous l’aurez deviné, que l’on peut difficilement caler dans une discussion entre esthètes, le genre de film que l’on va voir pour se défouler honteusement après une longue conférence sur la symbolique de la peinture dans l’œuvre de Lars Von Trier, histoire de bien nous rappeler qu’on est des animaux. Bref, même si je ne m’attendais pas à voir des piranhas holographiques voler dans les quatre coins de la salle du Cinécité, je m’attendais à autre chose qu’à une paire de lunettes en plastique, derechef.

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Et c’est réalisé par un français… cocorico!

Pourquoi derechef (un mot sacrément classe, par ailleurs)? Je vais tenter d’être plus clair: le cinéma en relief existe depuis un siècle. Il fonctionne sur un trucage optique dérivé de la stéréoscopie appelé anaglyphe (théorisé en 1853 par Rollman), qui consiste a dupliquer les images du film avec un décalage colorimétrique, images qui se superposent lorsqu’on les regarde avec des lunettes spéciales, et qui donnent en théorie un effet de profondeur (il y a en réalité plusieurs techniques stéréoscopiques pour le cinéma: filtres polarisés, procédé alterné, autostéréoscopie, etc. Mais je simplifie le propos pour ne pas faire sombrer l’auditoire dans un ennui profond). Je dis, donc, «en théorie», puisque la différence majeure est que l’on vous donne l’impression que le film est en 3D, alors que le métrage, bien sûr, est toujours projeté sur une toile plane.

Ce concept, théorisé des les débuts du cinéma, a été concrétisé pour la première fois par Nathanial Deverich et Harry Fairall dans un court métrage de 1922, The Power of Love. On notera par la suite que ce procédé révolutionnaire n’aura pas échappé à la propagande nazie qui produira deux films utilisant cette technique: Zum Greifen nah («Si proche qu’on peut le toucher») en 1936 et Sechs Mädchen rollen ins Wochenende («Six filles partent en week-end»), exhumé récemment des archives fédérales de Berlin par Philippe Mora et datant de la même année.

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La tower 35 mm, utilisée pour les films de propagande 3D des nazis

Au crépuscule de la Seconde Guerre Mondiale, la stéréoscopie, bien que théorisée depuis près d’un siècle, et mise en application depuis trois décennies, est relativement mal connue du grand public et se situe en dehors des radars. Mais au cours des années cinquante, la télévision monte en puissance et effraye les majors hollywoodiens qui, craignant un déclin de la fréquentation des salles de cinéma, tentent une contre-attaque en sortant une dizaine de films labellisés « 3-D ». Leur peur? Que le public se dise que ce n’est pas la taille (de l’écran) qui compte. Leur idée? Chercher une nouvelle dimension cinématographique qui empêcherait le quidam de préférer la télé à la toile. C’est ce qu’on appellera aux USA la «3D craze». Parmi les plus marquants de ces films, Bwana Devil, le premier long-métrage de fiction en 3D connu, sorti en 1952, It Came From Outer Space (1953), et House of Wax (1953), avec Vincent Price dans le rôle de l’homme au masque de cire.

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Le cas de House of Wax est particulièrement amusant: l’homme qui a réalisé ce film, André de Toth, était borgne, et donc ne pouvait pas profiter de cet artifice, ni même le comprendre. Les propos de Vincent Price à ce sujet sont très instructifs: «Il (De Toth) est allé voir les rushes et s’est demandé pourquoi tout le monde était si excité. Ca ne voulais rien dire pour lui. Mais il a fait un bon film, un bon thriller. Il était largement responsable du succès du film. Les effet 3-D étaient là, mais il n’y en avait pas beaucoup.». Gardons bien en mémoire ces sages paroles…

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«Dîtes pas que j’vous ai pas prévenu!»

 

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Une partie de ping-pong en 3D dans «House of Wax»

La mode s’essouffle donc: les possibilités sont limitées, la vision est souvent inconfortable, l’arnaque n’est pas loin… Bref, le cinéma stéréoscopique reste cantonné au statut de curiosité. Un gadget de seconde zone, somme toute, qui ne changera pas la face du monde, ni du cinéma, ni même du rapport de consommation entre cinéma et télévision, qui finira par trouver son équilibre dans les années qui suivront.

C’est la fin de la « 3D craze ». La 3D ne sauvera donc pas le cinéma, qui n’est pas plus puissant avec elle qu’il ne le serait avec un quelconque effet spécial. Restent ces fameuses lunettes blanches en plastique aux verres bleu et rouge qui entreront par la force des choses dans l’imaginaire de la pop culture, imagerie d’une bizarrerie technologique augurant un siècle nouveau et vaguement dégénéré…

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«whoopee!»

La 3D est à terre, mais elle n’est pas morte pour autant, dans les quarante années qui suivront sa chute, elle refera sporadiquement surface à l’occasion de projets filmiques majoritairement douteux. En effet, si l’on peut déceler quelques intéressantes tentatives d’innovation comme certains documentaires en relief, la 3D ne sera globalement visible dans cette période qu’en tant qu’instrument de pur marketing, faisant semblant d’être tout neuf, et visant à maintenir sur les rails des franchises cinématographiques à bout de souffle.

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« Vendredi 13 III 3-D » (1982) et « Les Dents de la Mer III 3-D » (1983). Notez les deux accroches quasi-identiques en tête d’affiche ainsi que le double  »ALL NEW » à droite qui tente misérablement de nous faire croire que la 3D, c’est du jamais vu!

 

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« Amityville III 3-D » (1983), un naveton puant…

Signalons enfin, pour finir ce petit tour d’horizon, que les États-Unis ne furent évidemment pas les seuls à faire du cinéma 3D, d’autres pays ont sorti des métrages en relief dans la période post «3D craze». Si l’impact de ces films sur l’histoire du cinéma reste limité, je vous en parle quand même pour la touche exotique.

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« Emmanuelle IV » de Francis Leroi, sorti en 1984, est le premier long-métrage français en 3D. Il est le quatrième volet d’une célèbre franchise érotique conduite par l’actrice hollandaise Sylvia Kristel.

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« Perveted Criminal » ou « Hentaima », de Koji Seki, est le premier film 3D japonais, il date de 1967. C’est un pinku eiga mélangeant enquête policière, sexe et violence… Et arrêtez de me demander des captures d’écran!

 

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Et enfin, « My Dear Kuttichathan », sorti en 1984 en Inde, où il est le premier film en relief. A noter que ce film d’aventures de Jijo Punnoose, très populaire dans le pays, a été produit par le cinéma Malayalam, rival national du célèbre Bollywood.

Donc la 3D, ça ne date pas d’hier, comme dirait l’autre, et maintenant qu’on a bien les clés en main, revenons-en à notre bon vieux XXIe siècle et regardons d’un autre œil ce come-back fulgurant de la 3D. Plus particulièrement, intéressons-nous à Avatar.

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Sorti en l’an 2009 de notre ère, Avatar de James Cameron est le pape des films 3D, il est leur guide, leur messie, leur Dieu. Deuxième film le plus rentable de l’histoire du cinéma avec plus de 2 milliards 782 millions de dollars* de recettes au box office mondial, sixième film le plus cher de tous les temps avec 237 millions de dollars* de budget, et une campagne promotionnelle axée sur un point: Vous allez être totalement immergé dans un nouveau monde grâce à une technologie révolutionnaire jamais vue auparavant… la 3D!

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«Regardez la lumière rouge sur ce stylo… Voilà, maintenant écoutez-moi: la 3D n’a jamais existé avant Avatar, c’est moi qui ai inventé la 3D, la 3D est très utile, etc.»

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«La 3D? ça alors!»

James Cameron est un homme malin, et puissant. Il ne vous aura pas échappé, lecteur, qu’aucun des films en relief que j’ai cité dans cet article, quelle que soit leur qualité, n’a été réalisé par quelqu’un de véritablement connu. Un projet comme Avatar a, en revanche, mobilisé à grande échelle de grandes équipes de techniciens réputés en réalisation, postproduction et surtout communication.

Soyons clairs. Il n’est pas ici question de remettre en cause les qualités visuelles indiscutables de ce film, mais simplement d’interroger le lecteur-spectateur sur les problématiques liées à la 3D ainsi qu’à sa signification réelle. Or l’axe de vente puissant de ce long-métrage de science-fiction («la 3D c’est nouveau, vous allez en prendre plein les mirettes») a justement pour avantage majeur de brouiller les pistes en associant mécaniquement la 3D au succès du film, alors qu’il est avant tout dû au film en lui-même (souvenez vous des sages paroles de Vincent Price).

Pourquoi Avatar est-il beau, dans le fond? Est-ce vraiment parce qu’il est en 3D? La question peut sembler stupide, mais elle est au centre de la problématique: Qu’est ce que la 3D? J’ai vu Avatar en 2D sur un écran plus grand que celui où je l’ai vu en 3D, et il n’y a pas photo, j’ai pris un plus grand plaisir visuel, de ce point de vue, la 3D ne fut qu’un encombrant apparat. Comme l’a très bien dit le grand critique de cinéma anglais Mark Kermode, le mot «3D» en lui-même n’a strictement aucun sens, puisqu’un film classique détient déjà toutes les informations permettant au cerveau humain de faire la différence entre les distances séparant les objets apparaissant à l’écran (saturation/désaturation, flou/netteté, etc.). De ce point de vue, ce que l’on appelle la 3D n’est objectivement qu’une légère surimpression imaginaire sur la toile, et le véritable cinéma 3D serait en revanche plus proche d’un cinéma holographique, où le spectateur serait au milieu de l’action, et où la projection serait omnidirectionnelle. En effet, si une projection plane se fait sur une surface plane, une vraie projection 3D devrait se faire sur une surface 3D, logique, non? Mélanger les deux notions et les deux surfaces relève, au mieux, du gadget, au pire, de l’arnaque totale (c’était pareil dans les années cinquante, pourquoi cela changerait-il aujourd’hui?). C’est pour ça qu’en début d’article, j’ai écris que lorsque j’avais entendu dire que la 3D était une révolution, je me suis attendu à voir Piranha 3D avec des piranhas-hologrammes sauter dans la salle (en fait, c’est faux, je n’ai jamais cru ça, je suis pas c.. à ce point quand même… en fait, toute cette anecdote était fausse et ne servait qu’à appuyer mon propos).

Noir tableau, n’est-ce pas? Mais attendez, ça, ce n’est rien, parce là, on vient d’avoir un débat sur un film où la 3D a été pensée un minimum. Maintenant qu’Avatar a ouvert la brèche en trois dimensions, on va parler de cette légion de films qui s’y sont engouffrés avec la forte volonté d’entuber le spectateur peu attentif.

Il m’est impossible de faire une liste complète du nombre de long-métrages estampillés «3D» sortis depuis 2009. Leur nombre outrancier reflète ce qui a toujours été la nature profonde de ce bizness du film relief, c’est à dire la manipulation et la tromperie sur la marchandise. Ainsi, si James Cameron avait au moins le mérite de tourner Avatar avec une caméra stéréoscopique, l’écrasante majorité des films étiquetés 3D ne sont que des bobines filmées de manière classique (en 2D has-been, quoi) et converties n’importe comment avec un filtre stéréoscopique.

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« Le Choc des Titans » (2010) est, par sa nullité visuelle, généralement désigné chef de file de ces films-arnaques en faux relief qui, en vérité, n’ont aucune différence avec leur copie 2D. Celui-là, en revanche, a réussi l’exploit d’être plus moche en 3D qu’en 2D… ce qui lui a valu de se faire agonir d’insultes par tout le monde. Mais bon, son sigle 3D lui a valu malgré tout un bon succès au box-office… c’est le principal, me direz-vous.

On appelle ça une conversion 2D-3D, c’est à dire qu’on divise simplement la fenêtre d’un film 2D en deux couleurs (ou deux pôles), on les décale, et hop! On a un film en 3D, y’a plus qu’à mettre les lunettes (j’exagère à peine…). C’est avec cette technique que la majorité des films en relief qui sortent au cinéma ont été pondus… et le problème, c’est qu’avec 4 euros la paire de lunettes ajoutés au prix de la place oscillant entre 6 et 10 euros selon les offres, ça commence à faire lourd l’enfumage.

Et au cas où on aurait pas compris que la 3D, c’est super, certains distributeurs tentent maintenant de ponctionner les séances classiques afin de ne proposer que des séances en 3D, et ainsi forcer les spectateurs à aller voir les bobines dans ce format. C’est le cas de Prometheus (2012), qui n’est sorti qu’avec 30% de copies en 2D au Royaume-Uni, ou encore de Dredd (2012). C’est vrai que les spectateurs qui portent des lunettes ou qui ont des problèmes de vue iront voir ailleurs si la 2D y est, et tant pis aussi pour ceux qui ont des nausées ou des maux de tête en regardant un film en relief. Et bien sûr, je ne vous parle même pas du recyclage 3D des films sortis en 2D il y a dix ou quinze ans et qui ne présente aucun intérêt à part celui de se faire dépouiller, voilà.

Au milieu de tout ça, les rares personnes tentant de tirer quelque chose de sympathique de la technologie 3D se prennent la tête dans les mains et nous supplie de ne pas faire attention à ces tacherons qui inondent le marché du film 3D avec leurs immondices. Mais trop tard, les spectateurs se sont trop fait avoir, et évitent de plus en plus les films en relief. D’après la Motion Picture Association of America, les recettes du cinéma 3D sont en chute constante depuis 2011, dommage!

Finalement, là où la 3D aura le mieux marché, ce sera dans les parcs d’attractions (Universal Studios aux USA, Futuroscope en France), où elle aurait mieux fait de rester, si vous voulez mon avis…

Nous conclurons cette réflexion par une citation de ce taquin d’éditorialiste de Slate Daniel Engber:

«Qu’est-il arrivé à la 3D? Elle est peut être morte d’un cas de septicémie aiguë—trop de daube dans le système»

Oh, le méchant…

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Robin Larquier-Laplace

*Chiffres ajustés à l’inflation

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