Assassin’s Creed, la fiction et l’Histoire.

Depuis sept ans déjà, la série de jeux vidéo Assassin’s Creed n’a cessé de tisser sa petite histoire sur la grande Histoire. On y incarne des assassins qui tentent de déjouer un complot historique à travers différentes époques dont la description se situe à mi-chemin entre vision fantasmée et représentation plutôt fidèle. Grand jeu pour les joueurs, objet insolite pour les historiens, Assassin’s Creed n’en donne pas moins un accès certain à l’Histoire.

Un socle historique

Avec presque un épisode par an depuis 2007, Assassin’s Creed a déjà passé en revue plus de cinq-cent ans d’Histoire. Ce long parcours débute en 1191 avec la Troisième Croisade mais on ne peut dire quand elle s’achèvera, puisque la série semble loin d’être terminée (voir le tableau récapitulatif des épisodes ci-dessous). Dans un futur proche, un certain Desmond apprend que ses ancêtres possèdent des informations qui permettraient de déjouer une machination historique se déroulant depuis des siècles. Une curieuse machine lui donne la possibilité de revivre les événements du passé et de recoller ainsi les pièces du puzzle. Ce scénario est habile car il permet aux développeurs de travailler sur n’importe quelle époque. « La vocation de la franchise Assassin’s Creed est d’explorer des périodes historiques fortes » explique François Pelland, producteur du troisième épisode (1). C’est en effet flagrant, dès les premières minutes de jeu on nous transporte dans des lieux connus en présence de personnages historiques.

L’espace est conçu comme un grand terrain de jeu où le joueur évolue librement. On y trouve des campagnes, des villes, des mers, mais c’est dans leurs représentations urbaines que les jeux brillent le plus. Rome, Venise, Jérusalem, Constantinople, etc. sont reproduites à merveille avec un soucis du détail dans l’architecture (voir les illustrations ci-dessous). Même si l’échelle n’est pas complètement respectée – les monuments sont à taille réelle mais les villes ont globalement été réduites – l’espace est suffisamment grand pour faire illusion. Il suffit d’observer, d’un point de vue élevé, les quartiers pleins de vie dont on imaginerait presque les odeurs. Tous les monuments et bâtiments connus sont présents et ce sont principalement eux qui favorisent l’immersion.

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Ils ne sont toutefois pas seuls, les personnages historiques ont également une place importante au sein de la narration. On y croise pêle-mêle le prince Suleiman futur sultan de l’Empire Ottoman, Léonard de Vinci, le pape Borgia, etc. la liste est longue. Bien entendu, leur histoire est légèrement modifiée pour coller à la fiction et rendre possible les rencontres avec notre personnages fictif, mais la représentation reste fidèle comme le rappelle le producteur d’Assassin’s Creed II, Sébastien Puel : « Quand nous avons fait nos recherches sur ces personnages historiques, nous avons été fascinés par toutes ces cool histoires que nous pourrions raconter sur eux et comment nous pourrions utiliser des faits attestés et les ‘tordre’ pour qu’ils collent à notre histoire » (2). Finalement, si l’Histoire se trouve un peu modifiée à travers la fiction, c’est pour la rendre plus accessible. Il y a ce côté « apprendre en s’amusant » dans Assassin’s Creed qui est clairement une des préoccupations de l’équipe d’Ubisoft Montréal en charge de la série (3).

AC_Rodrigo_Borgia

Il faut aussi évoquer le travail sur les costumes, sur les objets, sur les matières et sur l’ambiance sonore qui viennent ancrer davantage la fiction dans l’Histoire. Une armée d’experts en tout genre et d’historiens a été nécessaire pour réaliser tous les éléments du jeu. « [Nous avons utilisé] des articles scientifiques, des livres, des peintures et des objets d’époque… bref des sources très diversifiées d’informations » explique Maxime Durant, l’historien référent d’Assassin’s Creed III (1). En effet, la reproduction des environnements nécessite d’autant plus d’efforts de recherche qu’il s’agit de recréer une ville et ses habitants dans une période donnée. C’est là que réside tout l’exploit des développeurs.

Au service de la fiction

Cependant, il ne faudrait pas apparenter la licence Assassin’s Creed à une série de jeux ludo-éducatifs. C’est avant tout un grand jeu narratif dont la réussite réside dans un game design complètement pensé pour mettre en avant son principe phare : l’assassinat furtif. En effet, les villes, les monuments ne sont que des prétextes à éprouver un gameplay de franchissement et d’infiltration absolument jouissif. Ils ont été conçus pour être littéralement franchis, pour qu’on s’y agrippe, qu’on s’y cache et qu’on prenne plaisir à sauter de toits en toits. Quoi de mieux, en effet, que de prendre son élan sur l’Arc de Constantin avant de bondir sur sa cible. Une partie de cache-cache avec les autorités dans les Thermes de Caracalla ? Pas de problème.

Ici, donc, point d’entreprise qui chercherait à tisser une fiction bon marché pour éduquer les cinq à six ans tout en les amusant. Au contraire, ce réalisme topographique et historique est purement au service de la narration. Il est là pour rendre d’autant plus crédible un scénario fait de conspirations et de renversements politiques qui évoquent des épisodes connus de l’Histoire. Cette matière historique réelle vient en effet cimenter l’expérience du joueur qui reconnaît ici et là des lieux, des personnalités historiques, des événements. Ce passé fantasmé est soigneusement mis en scène épisode après épisode.

Ce qui est sûr, c’est que cette approche historique propre à la série aura eu un impact évident sur les joueurs si l’on en croit l’observation de François Pelland : « On a remarqué une hausse des inscriptions pour les cours sur l’histoire de la Renaissance italienne après la sortie d’Assassin’s Creed II, tout comme un regain d’intérêt pour l’histoire des Borgia » (1). Voilà un effet inédit que seul Assassin’s Creed semble avoir su produire. Gageons que la série saura rester riche en créativité en en enseignements historiques.

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À gauche : captures d’écrans issues des jeux / À droite : prises de vue des lieux réels (A).

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Le Colisée à Rome.

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Le Panthéon à Rome.

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Le Pont Saint-Ange à Rome.

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Tableau récapitulatif des épisodes de la saga Assassin’s Creed (A).

Contexte historique

Lieux

Assassin’s Creed (2007)

1191

Troisième Croisade

Ancienne Palestine (Syrie et Israël actuels) :

– Damas

– Masyaf

– Jérusalem

– Acre

Assassin’s Creed II (2009)

1476 – 1499

Renaissance italienne

Italie :

– Florence

– Venise

– Rome

– Forlì

– Monteriggioni

– Campagne Toscane

– Romagne

Assassin’s Creed – Brotherhood (2010)

1499 – 1507

Renaissance italienne

Italie :

– Rome

– Monteriggioni

– Naples

Espagne :

– Viana

Assassin’s Creed – Revelations (2011)

1511 – 1512

Empire Ottoman

Empire Ottoman (actuelle Turquie) :

– Constantinople (actuelle Istanbul)

– Cappadoce

Ancienne Palestine (Syrie et Israël actuels) :

– Masyaf

Assassin’s Creed III (2012)

1753 – 1783

Révolution américaine

Angleterre :

– Londres

États-Unis d’Amérique :

– Boston

– New York

– Philadelphie

– Colonie de Lexington

– Colonie de Concord

– Frontières coloniales américaines

– Mer des Caraïbes

– Côte Est des États-Unis

Assassin’s Creed IV (2013)

1715

Âge d’or de la piraterie

Caraïbes :

– La Havane

– L’Île de Tortuga

– L’Île de Cozumel

– Kingston

– Nassau

Assassin’s Creed V (2014)

Pas encore connue

Pas encore connu

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Références

(1) Entretien entre Chloé Woitier du Figaro et François Pelland, producteur d’Assassin’s Creed III accompagné de Maxime Durand, historien spécialiste de la révolution américaine. 30 octobre 2012.
(2) Entretien entre CaptainHarlock de PlayFrance et Sébastien Puel, producteur d’Assassin’s Creed II. 27 avril 2009.
(3) Journal de développement numéro 6 pour Assassin’s Creed II, posté par Gameblog sur la plate-forme Dailymotion. 10 novembre 2009.
(A) Illustrations et données issues de divers sites Internet.

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