Dossier : Comment le numérique influe-t-il sur la culture et la production culturelle ?

Aujourd’hui, les technologies du numérique ont pris une grande place dans la société française, jusqu’à atteindre le domaine culturel. Ce dossier est composé de trois parties démontrant dans quelles mesures le numérique influe sur la culture et les productions de biens et de savoirs culturels.

La première partie, inspirée des théories de Hartmut Rosa, met en lumière les conséquences de l’accélération sociale sur la production culturelle. La seconde démontre les apports positifs du numérique dans le domaine culturel. Enfin, la troisième partie fait état d’un bilan mitigé de l’influence du numérique sur les phénomènes culturels.

Comment réagit la production culturelle face à l’accélération sociale de la modernité tardive ?

Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, est l’auteur d’Aliénation et accélération : Vers une théorie critique de la modernité tardive (2010). Il théorise l’accélération sociale par « l’augmentation de la vitesse de la vie sociale » avec « un changement significatif du tissu temporel » dans la société moderne tardive, en s’appuyant sur les réflexions de penseurs tel que Thomas H. Eriksen, pour qui « la modernité est la vitesse ». D’après H. Rosa, « la société moderne est définie par une combinaison de croissance et d’accélération ».

La mondialisation a-t-elle un impact sur la production culturelle de la société moderne ?

La mondialisation, ou l’ouverture des frontières d’échanges de savoirs et de biens, a évidemment impacté les productions culturelles. H. Rosa explique qu’il y a une « transformation grandissante des modes d’association sociale, des formes de pratique et de la substance du savoir », il l’appelle « l’accélération du changement social ».

Ces nouveaux modes d’association sociale se sont énormément développés avec l’arrivée d’internet et des technologies numériques. Les biens échangés entre les individus peuvent être à la fois physiques mais aussi virtuels, et parcourir le monde entier.

Dans la société moderne tardive, on observe une nouvelle ouverture culturelle sur le monde, et chacun peu s’approprier les codes culturels qui lui sont étrangers. Le partage des connaissances et des biens de production culturelle est bénéfique et indispensable pour tous les individus qui souhaitent s’ouvrir à autrui.

L’accès numérique aux biens culturels, grâce à l’Open Data sur Internet et sur les applications notamment, a également lissé les disparités économiques entre les individus pour accéder à la culture et aux savoirs.

Ainsi, depuis le début du 21eme siècle, les usages et les échanges numériques ont beaucoup changés, sur de multiples supports, et sont en constante augmentation.

Dans un contexte de production culturelle massive, qu’en est-il de la qualité ?

Le qualitatif est toujours reconnu mais amoindri face à la demande grandissante des productions culturelles. Les échanges de connaissances et de biens culturels étant en constante augmentation, il faut qu’il y en ait toujours plus pour satisfaire la demande.

Ainsi, les productions culturelles sont réalisées très rapidement, et la qualité n’est pas toujours le critère principal. Le quantitatif est privilégié face au qualitatif. De plus, les artefacts culturels se trouvent souvent simplifiés dans la mesure où le maximum de spectateur doit pouvoir en comprendre la sémiotique rapidement, quelle que soit sa culture d’origine.

L’objectif est d’atteindre le maximum de public pour chaque production culturelle, surtout sur internet et les réseaux sociaux. Il faut donc que le bien culturel soit analysé rapidement ou interpelle instantanément l’intérêt du public visé.

Le quantitatif est-il plus rentable que le qualitatif ?

Pour Hartmut Rosa, il s’agit d’une accélération technique intentionnelle où « le temps est de plus en plus conçu comme un élément de compression ou même d’annihilation de l’espace. Il semble que l’espace se « contracte » virtuellement par la vitesse ». L’espace culturel se réduit et son enrichissement avec, l’économie influe sur la production culturelle et se base sur le modèle de la production marchande, où le quantitatif est source d’une plus grande rentabilité qu’une quantité limitée de productions de très grande qualité qui demandent un temps de réalisation que l’on pourrait qualifier d’ « hors de la réalité de la modernité tardive ».

La production rapide et efficace, est-ce une compétition ?

Dans ce contexte d’accélération de la production culturelle économiquement rentable, il est aussi question de la compétitivité. En effet, les acteurs de la culture ne sont plus les seuls créateurs de biens culturels, avec les technologies numériques existantes, beaucoup d’individus en produisent également. Il y a donc une compétition pour la reconnaissance des médias et des publics, la créativité et la quantité priment sur la qualité car tous (ou une majorité) peuvent avoir accès à la production culturelle (matériel, logiciel…). Par exemple, aujourd’hui tout le monde est équipé d’un appareil photographique, sur les smartphones notamment, et peut accéder aux logiciels de montage et retouches photographiques, ce qui permet aux amateurs d’atteindre le niveau de certains professionnels.

Face à cette multitudes de productions culturelles, qu’en est-il du contexte de réception ?

Aujourd’hui, les connaissances et les biens culturels sont diffusés de manière massive sur les plate-formes numériques. De ce fait, les publics visés par ces productions ne sont plus aussi attentifs qu’ils pouvaient l’être avant l’ère 2.0. Ils subissent un phénomène de sur-information, où la classification des informations par importance n’existe plus. Chacun doit lui même juger de l’intérêt qu’il porte à ce qu’on lui propose. Cela amène le sujet à moins se concentrer sur le contenu qui lui est suggéré et à l’analyser plus rapidement. C’est aussi pour cette raison que la production d’artefacts culturels a baissé qualitativement.

La culture, une sclérose sociale ?

« Tous les processus de la vie sociale n’accélèrent pas » souligne Hartmut Rosa, il existe « quelques phénomènes de décélération ou sclérose sociales » comme les musées, les salles d’expositions, de spectacles vivants ou encore de concerts, qui sont des « niches » culturelles où « le temps semble « s’arrêter » », malgré l’insertion du numérique dans ces lieux de production et de diffusion des connaissances et des biens culturels.

Le numérique, un atout pour la culture ?

 La question de la technologie au sein des institutions culturelles occupe une place importante au sein des débats aujourd’hui. Deux mondes s’opposent : celui lié au numérique, en accélération permanente et celui lié à l’Histoire, aux fondements et au patrimoine, qui, de par sa nature est stable. L’omniprésence des écrans dans notre quotidien a provoqué un bouleversement de la perception de notre environnement. Dans le monde scolaire, dans les foyers, dans les centres commerciaux ainsi que dans les lieux culturels, le numérique est partout. Comment mêler culture et technologie ? L’une dessert-elle l’autre ? Comment la culture essaye de prendre le train en marche ? Cette alliance est-elle faite pour durer ou n’est-ce qu’un effet de mode ?

L’État, un acteur majeur du développement des technologies numériques dans la Culture.

Le numérique a vu le jour dans les institutions culturelles à la fin des années 90. En 1998, le ministère de la Culture et de la Communication a lancé un programme appelé Espace Culture Multimédia (ECM). Ces ECM ont permis de sensibiliser, de former et d’initier le public aux NTIC grâce à l’installation d’ordinateurs connectés à Internet dans des lieux comme les centres culturels municipaux, les bibliothèques, les cinémas, les scènes nationales, les scènes de musiques actuelles, etc.

En 2008, un rapport du ministère de la Culture annonçait une baisse de la consommation des livres, des journaux, ainsi qu’une baisse de la fréquentation des musées et des concerts de musique classique. Petit à petit, les institutions ont pris à contre-pied ce constat et ont commencé à mêler culture et technologie. En 2000, la Commission Européenne avait déjà pris l’initiative la mise en place du eLearning qui est définit comme “l’utilisation des nouvelles technologies multimédia et de l’Internet pour améliorer la qualité de l’apprentissage en facilitant l’accès à des ressources et des services ainsi que les échanges et la collaboration à distance”. Celle-ci s’est longuement développée et on peut affirmer aujourd’hui que les enjeux de l’introduction de l’image à l’École ont été multiples.

La sémiotique est-elle en train de changer ?

D’un point de vue culturel, l’image a une portée polysémique et favorise les échanges culturels vers une culture commune. Au niveau sémiotique, les signes sont des référents au réel, tandis qu’au niveau pédagogique, l’image permet l’augmentation des connaissances, l’exercice du jugement et du sens critique, la formation du goût ainsi que le développement du sens civique et social. Les images mettent en place une dynamique qui est source d’information et d’illustration. L’image est perçue comme un objet culturel ludique et permet de capter l’attention des enfants. En effet, l’interactivité des écrans permet aux enfants d’être acteurs de leur apprentissage. Ils peuvent alors développer des compétences en lien avec les nouvelles technologies qu’ils n’auraient peut-être pas dans leurs foyers. L’école peut alors être ce lieu de découverte.

L’École, le lieu du savoir et des connaissances se modernise et s’enrichit.

 Depuis 2011, certaines écoles en région parisienne ont eu l’opportunité de visiter le château de Versailles depuis leur salle de classe. En effet, des écrans installés dans les classes leur permettaient de participer à une visite animée par un conférencier du château.

La notion de musée digital se développe de plus en plus. Le château de Versailles en est un exemple probant. Entre visites interactives à distance, applications pour smartphones, numérisation et modélisation en trois dimensions des appartements du Petit Trianon, réalité augmentée, le Grand Versailles Numérique a su mettre à profit des technologies toujours plus performantes. Il fut d’ailleurs l’un des premier musées français à rejoindre leGoogle Art Project, service mis en ligne par Google en 2011, permettant de visiter virtuellement différents musées du monde.La culture est perçue comme un enrichissement social, c’est une exposition mondiale reconnue internationalement, c’est-à-dire que les œuvres sont comprises de manière multiculturelle.

 Le numérique dans les musées ou des musées du numérique ?

 De la même manière les musées ont également développé cet attrait pour la technologie en valorisant les œuvres et les contenus par le numérique. Comme on peut le remarquer, de nombreuses institutions culturelles se sont mises à expérimenter diverses méthodes que l’on pourrait appeler muséologie immersive. C’est une expérience de plongée entre semi-virtuelle et semi matérielle. Ces visites de musées ont développé un but attractif, on peut y voir de nouvelles approches comme le Mur SMS qui permet d’éditer des brèves de musée ou encore de nombreux écrans qui permettent la diffusion des films.

Elles ont initié des programmes numériques ambitieux qui ont permis d’accélérer le processus de démocratisation culturelle, valoriser les œuvres entrées dans le domaine public, développer le rayonnement de l’institution culturelle sur les réseaux. Cependant, les institutions culturelles ne doivent plus se contenter de “faire du numérique” mais doivent s’engager dans l’économie numérique.

Le monde doit s’adapter à la modernité. Les technologies sont et seront de plus en plus présentes dans notre quotidien, alors pourquoi ne pas mettre celles-ci au bénéfice de la culture ? En effet, l’interactivité permet de capter l’attention d’un nouveau public ou de faire revenir ceux qui auparavant avaient fui ces institutions trop obsolètes pour certains. De plus, cette nouvelle forme de diffusion de la culture a favorisé l’accessibilité aux œuvres et à l’éducation.

La culture s’en trouve-t-elle changée ?

Il n’y a plus de bonnes ou mauvaises cultures, les cultures populaire et savante coexistent. L’art devient une activité culturelle, ce n’est plus un recueillement intime mais un divertissement de masse. Il existe bel et bien une culture numérique mais son pouvoir est divertissant.

 Mais ne perd-on pas trop pied avec le réel ? Nous faisons face aujourd’hui à une multitude d’images, d’interactions, de messages brefs. N’y aurait-il pas un risque de désalphabétisation ? Tout devient trop synthétique, les sujets sont courts et succincts et le monde devient obsédé par l’idée de zapping. Il y a une perte de sens dans le virtuel qui rend la logique culturelle individualiste. Aujourd’hui chacun a sa culture et sa façon de l’exploiter et de l’interpréter.

Le numérique est-il seulement un atout pour la culture ?

Des Ipads pour les expositions ? des Nintendo DS au musée ? Un lecteur mp3 pendant les visites ? A croire que les écrans n’envahissaient pas déjà assez notre quotidien. En 2008 dans son étude sur les pratiques culturelles des français à l’ère numérique, Olivier Donnat affirme qu’« en trente-cinq ans, les écrans […] ont investi le quotidien de la plupart des français », il évoque ainsi un concept de « Culture écran » : si aujourd’hui les écrans constituent selon lui un support privilégié pour l’accès à la culture, il est aussi à double tranchant car tend à effacer les frontières entre culture et distraction, monde et art, communication et divertissement… à manipuler donc avec précaution, et modération…

L’objectif de ces nouveaux dispositifs ?

Palier un secteur en crise ? Pas sûr. Selon Olivier Donnat, « les sorties et visites culturelles ont beaucoup moins souffert […] des pratiques numériques que certains loisirs du temps ordinaire comme l’écoute de télévision ou la lecture d’imprimés. » En effet, son étude mesure entre autres la fréquence de visite des musées et expositions en un an de 100 français de plus de 15ans, ils étaient 36 en 1981, 38 en 1988, 40 en 1997 et 37 en 2008, soit des chiffres assez stables. Ce domaine se porte mieux que nombreux autres.

Attirer un public nouveau ? Donner une dimension ludique à une sortie plus sérieuse ? Si la fréquentation des musées n’est pas en flagrante diminution, elle s’avère cependant vieillissante, et selon Olivier Donnat, le secteur des musées est celui « où se pose avec le plus d’acuité la question de la cohabitation d’un public régulier et connaisseur et d’un public occasionnel et profane ». L’enjeu de ces structures étant donc donner le goût de ces visites à un public plus large, plus varié, et plus jeune. Le procédé peut s’avérer efficace, en multipliant les supports et en les rendant plus interactifs, peut-être que la jeunesse ne traînera pas ses pieds au musée en bougonnant, peut-être même naîtra l’envie d’y revenir. Mais est-ce réellement leur rendre service d’accepter de ne les intéresser qu’à travers un écran ? Pour ce qui est des classes sociales les moins aisées, ce n’est certainement pas en augmentant le prix du ticket d’entrée qu’elles afflueront aux portes.

La culture écran et ses conséquences pas seulement positives

Un rapport plus individuel ?

L’utilisation démultipliée des écrans entraîne une individualisation inévitable des pratiques : la TV unique pour toute la famille étant largement dépassée, chacun dispose désormais de son écran pour son programme propre, d’autant plus depuis que les tablettes et smartphones permettent le visionnage des chaînes TV ou de films. Bien sur, même si l’utilisation d’une tablette ou d’une console portable au musée rend la visite plus individuelle (chacun la sienne), la discussion n’en est pas obligatoirement fermée, n’empêchant évidemment pas de partager, échanger, débattre…

L’information est-elle de qualité équivalente ?

Au-delà de l’individualisation des pratiques de façon générale, on peut aussi s’interroger sur les conséquences du virtuel sur l’authenticité : la multiplicité des infos et leur grande diffusion peut entraîner une perte de la « vraie » info dans la masse, faisant naître le concept d’« infobésité ». Selon le site de l’éducation nationale, « face à un contenu multimédia, la vitesse de lecture chuterait de 25% ». On assiste dans certains cas à une perte de sens : chaque sujet est traité de façon rapide, courte et succincte pour coller aux nouvelles pratiques de zapping, tout s’accélère, l’immédiateté et instantanéité étant devenus les maîtres mots.

Un accès de plus en plus global, mais est-il pour autant à la portée de tous ?

Malgré une démocratisation des pratiques numériques, on est encore loin d’un accès total et généralisé à tous ces dispositifs. Nombreux sont ceux encore qui ne peuvent en profiter, ou en font le choix libre et éclairé. La fracture numérique est encore loin d’être résorbée. Et au-delà de ça, de nombreuses autres questions se posent liées à la propriété immatérielle, à la neutralité d’internet, à l’obsolescence des objets, à la réappropriation du numérique… dont les réponses sont multiples et loin de faire l’unanimité. 

Dossier réalisé par : Clémence Auvinet, Maud Deschamps, Marie Lebreton et Anne Nicolas.

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