L’argentique fascine encore

Depuis 1976, « Photo St Pierre » est une référence en matière de photo argentique. Située au pied de la cathédrale Saint-Pierre de Nantes, nous avons poussé la porte de cette boutique aux allures de musée pour y rencontrer son propriétaire. Amoureux de photographie, Bertrand Hardy nous éclaire sur les bouleversements du monde de l’image avec l’arrivée du numérique, et fait le point sur le marché de l’argentique aujourd’hui.

L’infidélité aura duré trois ans. Trois années durant lesquelles Bertrand Hardy et son associé de l’époque ont décidé de vendre des appareils photo numériques. Un choix sans réelles convictions, dicté par des obligations économiques: « Nous avons vendu du numérique au début, comme tout le monde. On n’était pas des demeurés, mais j’ai vite vu les limites » explique Bertrand, avant de poursuivre « Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire de la photo et le matériel ancien. L’appareil bourré d’électronique, ça ne me passionne pas du tout ». Pour le photographe, l’argentique n’a jamais vraiment été menacé et s’étonne à peine du retour à la mode d’une technologie mise sur la touche un peu rapidement à son goût.

Photo St Pierre

Photo St Pierre

Un procédé inimitable

L’arrivée du numérique a été (trop vite) annoncée comme le commencement de l’extinction irréversible de l’argentique. Pourtant le boîtier à pellicules est loin d’avoir dit son dernier mot: « Il ne faut pas comparer les deux, ça n’a rien à voir. Il ne faut pas dire qu’il y a un produit qui a remplacé l’autre. À l’heure actuelle, tout le monde a un appareil numérique. Maintenant, pour faire des choses différentes, plus créatives, il y a l’argentique. Avec le numérique, tout le monde utilise les mêmes programmes et les mêmes appareils. C’est du fastfood photographique » commente Bertrand. À ce jour, l’argentique est plutôt destiné aux passionnés qui veulent se démarquer en faisant des photos autrement.

Du côté des arguments en faveur de la pellicule on trouve: le côté sympa du support physique qui contraste avec des fichiers numériques sans âme. La manière de travailler aussi, qui demande plus de temps et d’investissement. Et enfin le temps de préparation en amont, tout cet imaginaire qui entre en jeu avant de déclencher.

Un processus à l’opposé de celui de la photographie numérique pour laquelle le travail s’effectue surtout en post-production. « L’instant est important, et on soigne la photo avant même de l’avoir prise. Le numérique, c’est plus de l’usinage de photos que l’on sélectionne sur la quantité. L’argentique, c’est plus posé et réfléchi » confie Gaël, tombé depuis quelques années sous le charme de l’argentique. « Malgré un budget serré, je développe mes pellicules. Et c’est dans le développement que je prend le plus de plaisir. C’est un mélange de suspens et d’angoisse. Voir l’image apparaître, c’est ce qui me pousse à continuer de développer ».

Faire du neuf avec du vieux

Photo St Pierre

Photo St Pierre

Bien que certaines enseignes ont abandonné le film pour le numérique, l’argentique est peu à peu  revenu à la mode sous l’impulsion de fabricants qui ont cru à son retour. Malgré une forte baisse avec la démocratisation du numérique, la production d’appareils photo argentiques n’a jamais cessé. Lorsque de grandes marques comme Canon ont arrêté de fabriquer de l’argentique, d’autres en ont profité pour se démarquer. C’est le cas du phénomène Lomo, qui a permis de démocratiser et d’initier des générations plus jeunes à l’argentique. Plus que redonner un coup de jeune à ses appareils, c’est sur le côté aléatoire du système que le groupe a construit sa réussite. Les amateurs de lomographie revendiquent une grande liberté de style, un côté hasardeux, spontané, une sorte d’art expressif et très accessible, loin des images ultra-maitrisées de l’ère numérique. « Vous donnez dix appareils identiques et dix pellicules, personne au même endroit ne fera la même photo » affirme Bertrand. « Le résultat est différent, voilà pourquoi ça passionne les jeunes qui sont un peu créatifs, un peu culturels. Avec le numérique on est sur de l’informatique, c’est froid, c’est mathématique ». Comme pour les fabricants de vinyle, Bertrand Hardy explique aussi la réussite de ce retour au premier planpar la reconcentration des fabricants sur un public très ciblé: « ceux qui fabriquent à l’heure actuelle de l’argentique sont des gens qui se trouvent sur des niches commerciales. Ce sont des budgets plutôt ciblés haut de gamme ».
Si les atouts du numérique sont nombreux , il n’en reste pas moins que l’argentique fait toujours son effet, et peut sereinement envisager l’avenir.

Louise Plessier, Renaud Masson, Raphaèle Tondriaux-Gautier

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